En février 2026, le Financial Times découvre une ligne des comptes de KPMG International déposés au registre britannique : les honoraires versés à Grant Thornton UK, son propre auditeur, étaient passés de 416 000 à 357 000 dollars en un an. Quatorze pour cent de moins.
L'argument que la directrice financière du réseau a porté pendant la négociation tient en une phrase : l'IA rend le travail d'audit moins cher, donc partagez le gain. Avec, en arrière-plan, la possibilité d'aller voir ailleurs.
Le premier effet de l'IA vraiment documenté sur la profession n'est pas un gain de productivité publié quelque part, c'est un client qui réclame une remise. Et ce client est un Big 4, qui sait précisément ce que l'outil permet puisqu'il le déploie lui-même.
Vos clients tiendront le même raisonnement, avec un ou deux ans de retard. La question n'est donc plus de savoir si l'IA transforme l'audit légal, mais lequel de vous deux arrivera le premier avec le chiffre.
Ce qui a déjà basculé, ce qui arrive
Une idée circule beaucoup en ce moment dans les offres de formation. Elle mérite d'être corrigée avant tout le reste.
Depuis le 2 août 2026, les autorités nationales contrôlent et sanctionnent l'article 4 du règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act), celui qui porte sur la littératie IA. L'obligation, elle, courait déjà depuis février 2025 : le 2 août n'a fait qu'activer le dispositif de supervision.
Or, neuf jours plus tôt, un texte est passé presque inaperçu. Le règlement (UE) 2026/1744, entré en vigueur le 27 juillet 2026, a réécrit cet article 4. Là où l'ancienne rédaction imposait de garantir un niveau suffisant de littératie, la nouvelle demande d'en soutenir le développement, et précise qu'aucun niveau donné n'a à être garanti pour chaque personne.
La différence n'est pas de forme : vous passez d'une obligation de résultat à une obligation de moyens documentés, et un plan de formation tracé suffit désormais. Le même texte a d'ailleurs repoussé au 2 décembre 2027 les obligations pesant sur les systèmes à haut risque. Autrement dit, si un prestataire vous vend aujourd'hui une formation en agitant l'échéance du 2 août, il travaille sur une version du texte qui n'existe plus.
Le calendrier qui vous concerne vraiment se joue ailleurs.
Depuis le 1er septembre 2026, la réception de factures électroniques s'impose à toutes les entreprises assujetties à la TVA, et l'émission aux grandes entreprises et aux ETI. Vous avez donc déjà quelques semaines de flux normé derrière vous, et la clôture du 31 décembre sera la première à s'appuyer, au moins pour partie, sur des données structurées de bout en bout.
Reste l'échéance qui décidera de votre position commerciale. Au 1er septembre 2027, l'émission devient obligatoire pour les PME, les TPE et les micro-entreprises, c'est-à-dire pour le cœur de votre portefeuille. Moins d'un an, quand il faut équiper plusieurs centaines de dossiers.
L'enjeu dépasse la conformité. C'est le moment où la donnée comptable de vos clients devient structurée et exhaustive par construction, ce qui rend l'analyse sur population complète accessible à un cabinet de trente personnes. J'ai détaillé ce calendrier et sa convergence avec les autres textes européens dans un article précédent.
Ce que les Big 4 ont réellement mis en service
Une précision sur les chiffres qui suivent : ceux qui portent la mention [déclaratif] émanent des firmes elles-mêmes et n'ont été vérifiés par personne. Les autres proviennent d'une source primaire, communiqué officiel, texte réglementaire, publication d'un régulateur ou comptes déposés.
Une précision de vocabulaire, aussi. La presse confond régulièrement les plateformes de conseil (Zora AI chez Deloitte, Workbench chez KPMG) et les plateformes d'audit. Seules les secondes nous intéressent ici : ce sont elles qui entrent dans le dossier de travail.
| Firme | Plateforme d'audit | Agents depuis | Portée annoncée [déclaratif] |
|---|---|---|---|
| KPMG | Clara | Avril 2025 | 95 000 auditeurs, plus de 140 pays |
| EY | EY Canvas | Avril 2026 | 130 000 professionnels de l'audit |
| Deloitte | Omnia | Juin 2026 | Près de 85 000 professionnels de l'audit |
| PwC | Next Generation Audit | Exercice civil 2026 | Engagement d'un milliard de dollars |
KPMG a intégré des agents à Clara dès avril 2025. Les tâches qu'elle leur confie sont d'une banalité révélatrice : validation des dépenses, recherche de passifs non enregistrés, analyse des provisions, contrôle des annexes. Son outil AI Transaction Scoring, développé avec l'éditeur MindBridge, note 100 % des transactions au moyen de 32 points de contrôle simultanés.
EY a mis en service en avril 2026 un cadre multi-agents dans EY Canvas, adossé à Microsoft Azure. La firme annonce plus de 1 400 milliards de lignes d'écritures traitées chaque année [déclaratif] et s'attend à ce que ses agents couvrent l'ensemble des activités d'audit d'ici 2028. Une attente, non un engagement chiffré.
Deloitte a doté Omnia d'un réseau d'agents en juin 2026. Un point devrait retenir l'attention de vos responsables de formation : certains de ces agents fonctionnent en « mode tuteur » et délivrent de la micro-formation pendant le travail lui-même, et non en salle.
Voilà pour la vitrine. Le revers vaut d'être rappelé. En octobre 2025, Deloitte Australie a remboursé une partie d'un contrat public de 440 000 dollars australiens, après qu'un rapport livré au ministère de l'Emploi s'est révélé contenir plus d'une douzaine de références académiques inventées et citer une décision de la Cour fédérale avec des paragraphes inexistants et un nom de juge erroné.
Personne ne mesure ce que cela change
En juin 2025, le régulateur d'audit britannique a publié une revue thématique portant sur six cabinets : BDO, Deloitte, EY, Forvis Mazars, KPMG et PwC. Son constat tient en une phrase. Aucun d'eux ne pratiquait de suivi formel permettant de quantifier l'effet des outils automatisés sur la qualité de l'audit ; un seul disposait d'indicateurs, et ils portaient sur le taux d'utilisation, pas sur le résultat.
Ce même régulateur a publié en mars 2026 des lignes directrices sur l'IA générative et agentique, une première mondiale pour un régulateur d'audit. Seize mois après son constat, aucune donnée d'impact chiffrée n'a encore été publiée.
Un cabinet de taille moyenne qui mesure honnêtement l'effet de ses outils sur un cycle donné détient un argument dont les Big 4 sont dépourvus.
C'est là que se loge votre avantage, et il ne coûte rien d'autre que la discipline de tenir un tableau pendant six mois.
Le sujet RH n'est pas celui qu'on croit
On parle beaucoup de pénurie de talents. Les données françaises disent autre chose.
Le baromètre de l'observatoire de branche paru en janvier 2026 indique que 29 % des cabinets ont recruté au second semestre 2025, et que 49 % d'entre eux ont rencontré des difficultés, contre 53 % un an plus tôt. La tension recule, mais le volume aussi. Plus révélateur encore : la part des cabinets recruteurs ayant embauché des alternants est tombée de six sur dix à quatre sur dix d'un baromètre à l'autre.
Au Royaume-Uni, les recrutements de diplômés des Big 4 ont reculé de 6 % à près de 30 % en 2024 par rapport à 2023, d'après les chiffres réunis par le Telegraph. Chez PwC US, un document interne obtenu par Business Insider prévoit une baisse de 39 % des recrutements en audit d'ici 2028, en citant trois facteurs de front : la transformation, l'IA et le transfert de charge vers les centres offshore. L'IA n'est donc pas seule en cause, contrairement à ce que titre souvent la presse.
Reste une question que je n'ai vue traitée nulle part en français. Des chercheurs ont déposé auprès du régulateur d'audit américain un protocole formalisant l'hypothèse suivante : les jeunes auditeurs acquièrent leur jugement professionnel en accomplissant précisément les tâches que l'IA automatise en premier. L'étude n'a pas encore livré de résultats, et il faut le dire. Mais un article paru en 2026 dans le Journal of Accounting Research établit déjà que les comptables expérimentés tirent de l'IA des gains nettement supérieurs, parce qu'ils savent à quel moment douter de la réponse.
L'outil profite donc d'abord à celui qui sait déjà. Chez vous, la question devient très concrète : si vos assistants ne font plus les rapprochements à la main, où apprennent-ils à sentir qu'une écriture cloche ?
Cinq chantiers à ouvrir
1. Faire de votre dossier de littératie IA un produit
Trois pièces suffisent : une charte d'utilisation de l'IA, un référent désigné, un plan de formation tracé.
Rien de tout cela n'est à inventer. La CNCC publie des fiches « IA & Audit : bonnes pratiques » et une charte type à personnaliser ; le CNOEC met à disposition « Parlons data et IA », dix-huit infographies utilisables telles quelles. Le mémo de la CNCC tient sur une carte de visite : Interroger, Anonymiser, Contrôler, Ajuster, Consulter.
Le retournement se joue ici. Ce dossier vous sert de preuve en cas de contrôle, mais surtout de matière première pour une mission : vos clients relèvent de la même obligation et, pour la plupart, ne l'ont pas encore vue passer. KPMG facture déjà 650 euros hors taxes un module de trois heures et demie sur les fondamentaux du règlement.
2. Reprendre la main sur le flux de facturation avant la deuxième vague
La première vague est derrière vous. La seconde, celle du 1er septembre 2027, concerne les PME, les TPE et les micro-entreprises, autrement dit le cœur de votre portefeuille.
Le cabinet qui choisit et paramètre la plateforme agréée de ses clients devient l'architecte de leurs flux financiers. Celui qui attend héritera d'un paramétrage décidé sans lui et passera les deux exercices suivants à réparer en aval.
Recensez, dossier par dossier, qui a choisi la plateforme, dans quel format et avec quel mandat écrit, puis inscrivez la délégation dans la lettre de mission. Et relevez dès maintenant le temps passé sur les dossiers qui n'ont pas encore basculé : c'est votre point zéro, et il disparaîtra en septembre prochain.
3. Passer sur population complète, sur un cycle et un seul
C'est le changement de méthode le plus tangible qu'apporte l'IA en audit, et il se loue. Vous n'avez aucune raison de construire l'outil : les Big 4 eux-mêmes sont clients de cette couche logicielle. KPMG s'appuie sur MindBridge, et les Big 4 utilisent DataSnipper.
Choisissez un cycle, achats-fournisseurs par exemple, un client, un exercice. Mesurez avant et après : temps passé, anomalies remontées, anomalies confirmées après revue humaine. Puis publiez le résultat en interne, y compris s'il déçoit. Rappelez-vous qu'aucun des six plus grands cabinets britanniques n'a su produire cette mesure devant son régulateur.
4. Écrire noir sur blanc qui répond de quoi
Verser des données clients dans une IA grand public est proscrit par la doctrine professionnelle. La CNIL ne laisse aucune ambiguïté : ne jamais partager d'informations couvertes par un secret, qu'il s'agisse du secret des affaires ou d'obligations déontologiques. Des schémas conformes existent, qu'il s'agisse d'un accès par interface assorti d'une clause contractuelle de non-entraînement ou d'un environnement privé.
Deux règles à graver. La responsabilité professionnelle ne se transfère pas vers l'éditeur : l'expert-comptable comme le commissaire aux comptes répondent des informations qu'ils diffusent. Et ni le jugement professionnel ni la certification ne se délèguent à un algorithme.
À ceux qui cherchent une preuve opposable, la norme ISO/IEC 42001 offre la seule voie de certification accréditée d'un système de management de l'IA, opérationnelle depuis juillet 2025. KPMG Australie a été le premier organisme certifié au monde, en octobre 2024. Elle reste volontaire, et ne vaut pas présomption de conformité au règlement européen.
5. Chiffrer l'effet sur vos honoraires avant que le client s'en charge
Revenons à KPMG et Grant Thornton. Ce que cette négociation annonce, c'est que l'argument viendra du client, et qu'il viendra avec un chiffre.
Vous avez le choix entre subir cette conversation et l'ouvrir. L'ouvrir suppose de savoir, dossier par dossier, quelles heures l'outil a réellement fait disparaître et lesquelles il a simplement déplacées vers de la revue. Sans cette ventilation, la discussion tarifaire se règle au doigt mouillé, et rarement en votre faveur.
Prenez trois dossiers représentatifs, reconstituez le budget d'heures avant et après, et distinguez trois catégories : ce qui a disparu, ce qui s'est déplacé vers la revue et le jugement, ce qui n'a pas bougé. La dernière est votre socle, la deuxième votre proposition de valeur, la première votre marge de négociation. Mieux vaut l'avoir fait avant que votre plus gros client ne lise le même article que vous.
Un mot sur la durabilité
La directive de février 2026 a resserré le périmètre aux entreprises de plus de 1 000 salariés réalisant plus de 450 millions d'euros de chiffre d'affaires net, pour les exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027. La transposition française est attendue au plus tard le 19 mars 2027.
Côté habilitation, en revanche, la fenêtre s'est refermée : le régime transitoire des 90 heures ne valait que pour les commissaires aux comptes inscrits avant le 1er janvier 2026. L'inscription sur la liste tenue par la Haute autorité de l'audit passe désormais par un stage de huit mois et une épreuve, dont il vaut mieux vérifier les modalités auprès de la H2A avant d'engager qui que ce soit.
Par où commencer
Aucun de ces cinq chantiers ne réclame les moyens d'un Big 4. Tous réclament un arbitrage et un nom en face de chaque ligne.
Si vous souhaitez situer votre cabinet avant de vous lancer, le diagnostic de maturité numérique demande une vingtaine de minutes et vous donne un point de départ chiffré.
Sources
Toutes les URL ci-dessous ont été ouvertes et vérifiées en août 2026.
Cadre réglementaire européen
- Commission européenne, questions-réponses sur la littératie IA
- Commission européenne, entrée en application des règles au 2 août 2026
- EUR-Lex, règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026, omnibus numérique sur l'IA
- EUR-Lex, directive (UE) 2026/470 du 24 février 2026, omnibus durabilité
- ISO/IEC 42001:2023, système de management de l'IA
- ISO/IEC 42006:2025, exigences pour les organismes de certification
Cadre français
- DGFiP, facturation électronique, calendrier et obligations
- DGFiP, documentation juridique de la facturation électronique
- DGFiP, liste des plateformes agréées
- Légifrance, décret n° 2026-677 du 27 juillet 2026
- CNCC, fiches « IA & Audit : bonnes pratiques »
- CNCC, charte d'utilisation de l'IA générative
- CNOEC, « Parlons data et IA »
- H2A, orientations du programme de contrôle 2026
- H2A, questions-réponses sur la certification des informations de durabilité
- CNIL, questions-réponses sur l'utilisation d'un système d'IA générative
Déploiements des Big 4
- KPMG, intégration d'agents IA dans la plateforme Clara, avril 2025
- KPMG Australie, AI Transaction Scoring
- MindBridge, documentation sur l'analyse du grand livre
- EY, lancement du cadre agentique dans EY Canvas, avril 2026
- Deloitte, réseau d'agents dans Omnia, juin 2026
- Microsoft, étude de cas sur PwC Next Generation Audit
- BSI, certification ISO/IEC 42001 de KPMG Australie, octobre 2024
- Fortune, remboursement de Deloitte au gouvernement australien, octobre 2025
Régulateurs de l'audit et mesure de la qualité
Emploi et compétences
- OMECA, baromètre de branche, second semestre 2025
- F3P, prévisions de recrutement 2026
- INSEE, note de conjoncture de mars 2026, éclairage sur l'emploi et l'IA
- PCAOB, protocole de recherche de Holmstrom et Peters sur l'automatisation et le jugement des auditeurs
- Choi et Xie, « Human + AI in Accounting », Journal of Accounting Research, 2026
- Journal of Accountancy, l'apprentissage du métier quand l'IA fait le travail, mars 2026
- Irish Times, analyse du Financial Times sur les offres d'emploi des Big 4, mai 2026
- Going Concern, déclaration de PwC sur la réduction des recrutements
- OpinionWay pour MyUnisoft, étude sur l'IA chez les experts-comptables, n = 501